Alimentation: et si on avait tout faux?

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Notre relation à la nourriture est complexe car elle peut être source de bien des réminiscences de notre enfance, période de la vie où nous construisons notre façon de manger. Le Dr Marie Thirion, pédiatre française, décortique les différents processus dans un livre qui s'attaque à notre folie des régimes et du contrôle… bien illusoire!

Dans un contexte d’abondance alimentaire, le sentiment de « faim » reste bien souvent insupportable. « Nous ne mangeons pas par urgence nutritionnelle. La prise d’aliments et l’arrêt de cette prise n’ont rien à voir avec un risque immédiat d’hypoglycémie, ou le désamorçage d’une quelconque chaudière, écrit Marie Thirion. Notre corps et est en perpétuelle activité. Il s’agit tout à la fois de maintenir la glycémie, de rester à 37°C, de remplir et de libérer les réserves dynamiques, d’assurer le maintien des réserves de stocks, de maintenir autant que possible un poids constant, de s’adapter aux saisons et aux nécessités de l’environnement, d’oublier nos peurs et nos chagrins, de s’adapter aux efforts physiques et aux moments de repos, à la croissance ou au vieillissement, et d’y trouver d’intenses satisfactions jouissives. Tout cela, avec des apports alimentaires irréguliers, différents d’un jour à l’autre, souvent inadaptés. »

«Crocodile» tout puissant

La sensation de faim automatique du quotidien est créée par notre cerveau le plus profond, hypothalamique, qui se charge de réguler jour après jour tout ce fonctionnement automatique du corps. Marie Thirion l'appelle le « crocodile », ou cerveau reptilien. « Parce que c'est la zone la plus archaïque du cerveau, celle que nous avons en commun avec les animaux les plus primitifs, avec les insectes et avec les reptiles. Une zone très peu ou non contrôlée par la volonté ou la raison. Une zone qui échappe à toute tentative de changement volontaire. »

Cette faim d'habitude est donc dictée par « crocodile », qui nous pousse à manger « parce qu'il est l'heure » ou « parce qu'il fait plus froid », qui dicte les quantités à ingurgiter en fonction du volume de nourriture que l'on trouve habituellement dans notre assiette, qui choisit nos aliments en voyant les autres manger ou en reconnaissant cet aliment qui nous donne tellement de plaisir...

Et c’est bien lui qui voue les régimes à l’échec, car il se forme dès notre naissance en fonction de notre vécu et est d’une rigidité à toute épreuve par la suite.

Mauvaises habitudes

Souvenez-vous lorsque vous étiez enfant, ou lorsque vos enfants étaient petits. Arrive le moment du repas, et l'enfant récalcitrant qui refuse de manger. Les parents jouent alors le jeu de « une cuillère pour papa, une cuillère pour maman », alors qu’il n’avait peut-être pas faim. Ils peuvent aussi s’angoisser (et transmettre cette angoisse) parce que bébé pleure et qu’ils ne peuvent pas le nourrir immédiatement ? Parfois, ils consolent un nourrisson qui pleure en le nourrissant…

Tout cela va participer à cette charge émotionnelle que le bébé va construire par rapport à la nourriture… « Dans les premières semaines de vie, l’enfant imprime, au sens strict du terme, dans ses cellules cérébrales, un élément majeur : être porté et sentir du lait chaud sucré couler dans la bouche apporte satisfaction et apaisement. (…) Le climat émotionnel pluriquotidien des moments d’éveil, donc d’alimentation va s’écrire directement dans le cerveau, au niveau des transmissions synaptiques et des récepteurs neuronaux. » Se crée donc un lien nourriture-apaisement qui a beaucoup de chances de persister. Lien qui a beaucoup de chance de persister lorsqu’il sera adulte et cherchera alors à se remplir, suite à une sensation de manque, pour restaurer un sentiment de sécurité… Idem pour les bébés qui ont été forcés à « attendre » en pleurant, victimes d’une éducation à la dure pour éviter d’en faire des capricieux ; la nourriture qui arrive est alors davantage source de réconfort.

Le plaisir avant toutpourquoi j'ai faim

Le plaisir est justement le moteur de « Crocodile ». Et les sources de plaisir sur le plan alimentaire proviennent non plus des fruits sucrés comme du temps de nos ancêtres, mais de gâteaux, chocolat, pâtes à tartiner… menant à une obésité galopante. « La seule parade proposée pour lutter contre cette pléthore depuis une cinquantaine d'années est celle des 'campagnes nutritionnelles'. Au mépris complet de nos attirances archaïques, on nous incite – et très vite on nous culpabilise – à dévorer protéines et légumes, chaque jour, en essayant de maintenir une structuration traditionnelle des repas sur quelques horaires rigides normalises. » Le tout en oubliant la composantes « plaisir » si chère à « Crocodile » qui s’empressera alors de nous diriger vers des aliments moins recommandables par les diététiciens.

Que faire des régimes ?

Nous voyons donc dans cet ouvrage que notre relation à la nourriture ne se limite pas à satisfaire un besoin vital. La nourriture est chargée d’émotions, positives ou négatives, acquises durant la toute petite enfance, dans le plaisir qu’elle procure, dans l’équilibre qu’elle restaure à tous niveaux. « La clé des décisions appartient au cerveau profond, inconsciente, hypothalamus et thalamus, informé en temps réel de tout ce qui se passe à l’intérieur et à l’extérieur de nous. »

Et c’est en cela qu’il nous faut oublier les régimes. « Croire qu’il est possible d’agir sur l’un des paramètres (régime par exemple) n’agira qu’un temps. Puis tous les paramètres se modifieront, insensiblement, mais juste assez pour que l’équilibre antérieur reprenne ses droits, malgré la poursuite du régime. (…) Le cerveau profond a pour mission non seulement de maintenir des constantes physiques, mais de réguler au mieux un niveau émotionnel satisfaisant. Or, celui-ci est d’autant plus vite atteint que le cerveau reptilien retrouve ses habitudes : habitudes horaires, habitudes de quantité, habitudes de qualité odorante et gustative, habitudes d’environnement. Toutes ces habitudes se vivent dans un niveau émotionnel lui-même régulé à un certain taux. Cet ensemble représente notre conditionnement alimentaire. »

Set-point

Les pertes de poids importantes sont donc, dans 95% des cas, vouées à l’échec sans changement drastique et définitif de nos modes de vie. Car notre set-point existe, ce poids repère que le corps cherche à retrouver. « Il est régulé partiellement par notre mode de vie, par l’âge, par l’activité physique, mais aussi par des adaptations chromosomiques très anciennes, donc à peu près immuables pour un individu donné. » Ce set-point est dicté par quatre paramètres : la génétique qui explique pourquoi certains brûlent plus les calories alors que d’autres ont tendance à stocker davantage (environ 40 gènes sont impliqués dans ce mécanisme) ; l’épigénétique avec des modifications de nos gènes en fonction de notre environnement (ainsi l’obésité de la mère et l’augmentation de l’insuline circulante peuvent modifier le set-point du bébé qu’elle porte) ; les conditionnements de la prime enfance comme on l’a vu et leur inscription dans le cerveau.

Se faire une raison ?

Le Dr Marie Thirion résume les risques des régimes : ralentissement du métabolisme, augmentation de l’absorption des aliments, effet yoyo, perte de muscles, dérèglement immunologique, hypothyroïdie, mécanisme d’utilisation des sucres perturbé avec augmentation de la sensation de faim, priorité au stockage des graisses par l’organisme… Pourquoi alors faire régime ? « Pour se conformer à un modèle social nouveau ? Le jeu n’en vaut pas la chandelle », assène-t-elle, précisant qu’elle ne parle pas des cas où la justification de la perte de poids est médicale. « Nous ne savons pas revenir en arrière des prises de poids excessives. Le sport ne marche qu’en prévention, pas tellement après. Notre cerveau tient à ses réglages de disette. (…) Que nous reste-t-il ? Le plaisir d’être en vie et celui de faire bouger nos enfants pour qu’ils ne suivent pas la même pente. C’est déjà beaucoup ! Oublions le mot surpoids. Sortons de l’idéologie de la minceur, de l’immense névrose collective infantile qui voudrait nous voir tous minces, à tout âge et pour l’éternité. (…) La seule manière de gérer la prise de poids de nos sociétés nanties est d’arrêter le processus chez nos enfants et petits-enfants. Un seul objectif : protégeons-les. (…) Évitons, pour nos enfants sinon pour nous-mêmes de combler le vide de nos existences en dévorant. Réfléchir à nos façons de manger, éliminer les produits inutiles, être doux avec soi-même, parler avec des gens qui comprennent tous les enjeux et pas seulement ceux de la balance, c’est déjà beaucoup. »

Marie Thirion, « Pourquoi j’ai faim ? De la peur de manquer aux folies des régimes » Éditions Albin Michel 2013.
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