Cancers héréditaires: distinguer le vrai du faux

Cancers héréditaires: distinguer le vrai du faux

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Bon nombre d’idées reçues circulent sur l’importance des cancers d’origine héréditaire. On en connait en effet peu et beaucoup sur ceux-ci, et il n’est pas étonnant que le grand public y perde son latin. Voici en quelques affirmations, les précisions apportées par François Fuks, chercheur et Directeur du Laboratoire d’Epigénétique du Cancer (ULB) et par Anabelle Decottignies, qui co-dirige le groupe de recherche « Altérations génétiques et épigénétiques du génome » à l’Institut de Duve (Faculté de Pharmacie et sciences biomédicales, UCL).

La majorité des cancers ont une origine génétique.

Anabelle Decottignies :

VRAI si l’on considère qu’ils résultent de la mutation d’un gène, qui peut être somatique (acquise) ou bien héritée via la lignée germinale. Par contre, si le terme « génétique » est pris dans le sens de mutation héréditaire uniquement (via la lignée germinale), alors, pour l'ensemble des cancers, c'est FAUX, puisque seuls 5 à 10% d’entre eux sont liés à des mutations héréditaires.

François Fuks :

Il ne faut pas confondre génétique et hérédité ! La majorité des cancers ne sont pas héréditaires. Par exemple, pour ce qui concerne le cancer du sein, 5 à 10% sont d’origine héréditaire. On connaît les mutations des gènes BRCA* 1 et 2 qui sont impliquées dans son apparition, mais ces mutations ne sont pas toujours héritées. D’autres mutations d’autres gènes pourraient aussi être impliquées.

Par ailleurs, indépendamment du caractère héréditaire ou somatique, il faut noter qu’en marge des altérations génétiques, il faut également prendre en considération des défauts dits épigénétique : les altérations de la cellule touchent non pas la séquence de l’ADN mais son « habillage » (constitué de modifications chimiques telles que la méthylation de l’ADN).

Les cancers héréditaires sont plus agressifs et plus difficiles à traiter que les autres.

François Fuks :

Cela dépend du type de cancer. Les cancers héréditaires du sein sont presque toujours triples négatifs, qui sont les plus agressifs et pour lesquels on dispose de moins de traitements.

On connaît tous les gènes en cause dans les cancers d’origine génétique.

Anabelle Decottignies :

FAUX. Toutefois, les nouvelles technologies de séquençage à haut débit apportent de nouvelles informations tous les jours… et de plus en plus de mutations somatiques peuvent être liées à tel ou tel cancer.

François Fuks :

Il y a plus de mutations qu’on ne le pensait il y a quelques années encore. On a identifié une centaine de gènes contribuant au cancer, mais il y en a certainement plus. Par exemple, pour le cancer du sein, on pense que des centaines de mutations peuvent en être à l’origine, certaines étant plus importantes que d’autres. Et elles ne sont pas toutes acquises. Une cartographie est en cours, grâce à des technologies de pointe (séquençage à haut débit), ce qui devrait permettre d’en savoir davantage à terme. C’est pourquoi on ne devrait plus parler du cancer, mais des cancers du sein (cette hétérogénéité étant valable pour les autres types de cancers)…

Le dépistage génétique peut permettre d’identifier la présence d’une mutation génétique et ainsi, aider la personne concernée à agir en conséquence (changement de mode de vie, traitements préventifs…)

Anabelle Decottignies :

VRAI. Si on prend le cas extrême d'Angelina Jolie (pour ne citer qu'elle, mais elle n'est pas la seule), la mastectomie est un traitement préventif en effet. On peut aussi, en cas de mutation héréditaire avérée dans une famille donnée, prévenir d'un développement éventuel de tumeur par des contrôles nettement plus réguliers. Pour les porteurs de mutations génétiques prédisposant au cancer colorectal, il est alors conseillé de réaliser des coloscopies à partir de 20 ans. Ou des IRM plus fréquentes pour dépister un cancer du sein.

Il existe aussi des traitements médicamenteux préventifs chez les personnes présentant des mutations oncogènes, mais ils semblent assez controversés car associés à des effets non désirés assez importants.

Si un parent du premier degré a un cancer, je cours le risque d’avoir le même cancer.

Anabelle Decottignies :

VRAI si ce cancer est lié à une mutation héréditaire, FAUX s’il résulte d’une mutation acquise.

François Fuks :

Il faut rester vigilant, et toujours garder à l’esprit que, le plus souvent, les cas de cancers héréditaires restent une minorité. Dans un autre ordre d’idée, on pourrait ajouter que l’appartenance à une ethnie particulière peut aussi être un risque ; certaines présentent des mutations plus courantes que dans d’autres ethnies. C’est par exemple le cas des femmes juives Ashkénazes qui ont accumulé des mutations au cours des générations, avec pour résultat qu’elles sont davantages porteuses de la mutation du gène BRCA1, donc à plus grand risque de cancer du sein.

La présence d’une mutation génétique liée à un cancer m’assure que je développerai ce cancer.

Anabelle Decottignies :

FAUX. Même si la probabilité peut être très élevée pour certaines mutations héréditaires, en effet, il n’y a aucune certitude que ce cancer vous touche.

François Fuks :

Prenez l’exemple de la mutation de BRCA, qui confère une susceptibilité accrue de développer un cancer du sein, certes, mais il faut que d’autres altérations se produisent, par exemple liées à l’environnement, avant de mener au cancer.

La question qui se pose est : ces gènes altérés ou mutés sont-ils importants pour tous les cancers ou spécifiques d’un seul cancer ? Par exemple, on a constaté que le gène P53, qui a un rôle suppresseur de tumeur, est muté dans près de 50% des cas de cancer ; d’autres gènes mutés ne se retrouvent pour leur part que dans un seul type de cancer précis. Ajoutons que la mutation du gène P53 n’est pas nécessairement héréditaire.

Si je ne compte aucun cas de cancers dans ma famille, je n’ai pas besoin de me soumettre à un dépistage.

Anabelle Decottignies :

FAUX. Par exemple, le dépistage du cancer du sein est toujours nécessaire... De même, un dépistage du cancer colorectal est aussi utile à partir d’un certain âge.

François Fuks :

N’oublions pas que les gènes ne sont pas altérés que par des mutations héréditaires : ils peuvent aussi l’être autrement (altération sporadique) et le risque de cancer est donc présent.

L’hérédité du cancer du sein se transmet de mère en fille. Autrement dit, si la mère de mon mari est porteuse de la mutation du gène BRCA, notre fille n’est pas plus à risque qu’une autre femme.

François Fuks :

FAUX. On hérite du génome maternel et paternel. Ce dernier peut aussi être altéré par les parents du père ; il ne faut pas oublier que l’on hérite du patrimoine génétique des générations précédentes (le degré de parenté est bien sûr à prendre en considération). Par ailleurs, bien que faiblement, le cancer du sein peut aussi toucher les hommes…

Anabelle Decottignies :

Les mutations BRCA1 ou 2 sont héritées de manière autosomale dominante, ce qui veut dire que, même s’ils n’héritent que d’un seul allèle muté, les enfants présentent une prédisposition accrue au développement d’un cancer. Cet allèle muté peut provenir aussi bien du père que de la mère.

Les cancers héréditaires frappent à un âge plus jeune que les autres cancers.

François Fuks :

Cela dépend d’un cancer à l’autre, même si une apparition relativement précoce (autour de 30 ans) est souvent observée pour les cancers héréditaires. Ajoutons que des cancers non héréditaires touchent aussi des enfants. A contrario, certains cancers de la peau ayant une cause héréditaire peuvent se déclarer plus tardivement.

Anabelle Decottignies :

Le cancer du sein peut faire exception. Si l’on prend tous les cas de cancers du sein, 75% se déclarent après 50 ans ; par contre, une étude américaine montre que si l’on ne prend en compte que celles qui sont porteuses d’une mutation du gène BRCA1, un pic est enregistré chez les femmes de 25 à 39 ans.

A 70 ans, pour tous les types de cancers du sein confondus, 8% des femmes ont été touchées ; si l’on ne considère que celles qui sont porteuses de la mutation du gène BRCA1, elles sont entre 44 et 78% à cet âge et 31 à 56% chez les porteuses de la mutation du gène BRCA2…

La thérapie génique n’est pas encore applicable dans le domaine de l’oncologie.

Anabelle Decottignies :

VRAI pour l'instant mais des essais cliniques prometteurs sont en cours, par exemple pour traiter la leucémie. (1)

Il faudrait généraliser les tests génétiques pour prévenir toutes les formes de cancers connues pour être liées à une mutation héréditaire.

François Fuks :

VRAI. Le dépistage génétique, grâce à une prise de sang, est d’ores et déjà une réalité clinique dans certains cas d’histoires familiales à risque qui laissent présager d’une prédisposition génétique. Ceci étant dit, on sait que les mutations de gènes de prédisposition connus (telles que celles de BRCA) n’expliquent qu’une partie des cancers héréditaires et il faudrait identifier les altérations supplémentaires. Il faudrait ensuite cataloguer l’ensemble des gènes impliqués. À terme, les tests génétiques combineront l'effet des différents gènes altérés pour mieux apprécier le risque tumoral pour chaque patient.

Référence : 1. Gene Therapy Shows Promise Against Leukemia, Other Blood Cancers, in Medline Plus : http://www.nlm.nih.gov/medlineplus/news/fullstory_143235.html)
Note:
* BRCA est un gène suppresseur de tumeur dont le rôle est de freiner la prolifération cellulaire : s’il est muté, il ne fonctionne plus laissant la cellule cancéreuse proliférer trop vite, ce qui augmente le risque de cancer.
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