Projecteurs sur la bilharziose urinaire et intestinale au Sénégal avec le Docteur Babacar Ndao.

Projecteurs sur la bilharziose urinaire et intestinale au Sénégal avec le Docteur Babacar Ndao.

sendocteur.com Conseils et astuces

Allo Docteur Sénégal (ADS)  reçoit pour ce mensuel Docteur Ndao. Il va nous entretenir d’une maladie encore répandue au Sénégal mais qui à mon avis ne reçoit pas assez de lumière sur la scène des maladies. Pouvez-vous nous parler un peu de vous Docteur?

 

Dr. B. Ndao : Je m’appelle Babacar NDAO. Je suis médecin spécialisé en santé publique, diplômé de la prestigieuse faculté de médecine de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

 

« La bilharziose fait partie malheureusement des maladies tropicales négligées. »

 

ADS : Merci aussi d’avoir accepté de nous faire bénéficier de votre formation en santé publique et de co-administer avec le Dr. Seydina Diagne cette page à vocation éducative que constitue ADS.

Dr. Ndao, quel menace représente la bilharziose au Sénégal?

Dr. B. Ndao : La bilharziose représente après le paludisme la deuxième endémie parasitaire dans le monde. C’est aussi la maladie la plus répandue à transmission par l’eau contaminée. Elle constitue l’un des principaux risques pour la santé des populations rurales des pays en voie de développement. 

La bilharziose demeure après le paludisme la parasitose qui a les plus lourdes conséquences socio-économiques et sanitaires dans les régions tropicales et subtropicales. La bilharziose fait partie malheureusement des maladies tropicales négligées.

 

ADS : Que représente la bilharziose dans la carte mondiale des maladies ?

Dr. B. Ndao : Dans le monde, la population exposée à la maladie est estimée entre 500 à 600 millions d’individus à travers 76 pays tropicaux en développement. Parmi ces individus, environ 200 millions  sont infectés. Près de 200 mille individus meurent chaque année des complications liées à cette maladie.

 

« La prévalence globale des bilharzioses au Sénégal est de l’ordre de 1% mais cela cache la différence de taux  observés entre les régions. »

 

ADS : Toujours une calamité donc. Mais Dr. Ndao, comment se fait-il que la bilharziose vienne en second plan après le paludisme et qu’on en entende presque pas parler ? Ou sont les cas de bilharziose au Sénégal ?

Dr. B. Ndao : Au Sénégal, il existe principalement deux formes de bilharzioses : la forme urinaire et la forme intestinale. La prévalence globale des bilharzioses au Sénégal est de l’ordre de 1% mais cela cache la différence de taux  observés entre les régions.

La forme urinaire est retrouvée dans toutes les régions du pays et ses prévalences varient entre 37,5% dans la région de Tambacounda à 0,5% dans la région de Dakar. La bilharziose intestinale est retrouvée essentiellement dans la vallée du fleuve Sénégal avec une prévalence de 37, 4% à Dagana  et 1% dans la Casamance naturelle. Le foyer le plus important se situe autour du lac de Guiers avec une prévalence moyenne de 71,8%.

La bilharziose reste une maladie du monde rural fortement liée au péril fécal et urinaire par défaut de latrines pour disposer des déchets humains.

Pour illustration, l’existence de cours d’eau temporaires et permanents localisés dans une galerie forestière avec une pluviométrie dépassant les 1000 mètres par an, associé au bas niveau socio-économique, font de la zone d’implantation de l’hôpital de Ninéfécha située dans la sous préfecture de Bandafassi un secteur favorable à l’émergence de pathologies telles que les bilharzioses. Ceci a été confirmé par les statistiques de cet hôpital qui ont montré l’importance des cas de bilharzioses à la fois urinaires et intestinales.

 

« Chacun de ces parasites a son territoire préféré dans le corps humain.. »

 

ADS : Parlez-nous de l’agent qui cause la bilharziose Dr. Ndao.

Dr. B. Ndao : Les bilharzioses ou schistosomiases sont des maladies dues à des parasites qui ont besoin de 2 hôtes. Elles sont dues à des vers plats du genre Schistosoma qui vivent a l’âge adulte dans les vaisseaux sanguins ici les veines de l’homme ou de l’animal, mais à l’âge plus jeune ou de larve, ils vivent dans le mollusque.

Cinq espèces peuvent parasiter l’homme dont deux sévissent au Sénégal :

  1. Schistosoma haematobium, responsable de la bilharziose uro-génitale, endémique dans 55 pays d’Afrique et de la Méditerranée orientale.
  2. Pour Schistosoma mansoni agent de la bilharziose intestinale, sévissant dans  53 pays d’Afrique, de la Méditerranée, des Caraïbes et de l’Amérique du Sud.

Chacun de ces parasites a son territoire préféré dans le corps humain, dans les veines autour de la vessie pour la forme urinaire ou Schistosoma haematobium, et ceux des intestins pour Schistosoma mansoni et les autres.

 

« Quand l’individu est atteint, la moitié des œufs du vers sont évacués dans les urines (bilharziose uro-génitale) ou dans les selles (bilharziose intestinale). »

 

ADS : Par quel procédé l’individu est-il infecté par ce parasite ?

Dr. B. Ndao :

Le cycle évolutif est identique pour toutes les espèces et se déroule chez deux hôtes : un premier hôte qui est un mollusque d’eau douce ou le vers ne fait que transiter avant d’infecter un animal ou l’homme qui est le deuxième et hôte final.  

Quand un individu infecté dépose les œufs de la bilharziose par les urines ou les excréments  dans un cours d’eau, ceux-là éclosent libérant un minuscule parasite cilié, le miracidium. Le miracidium peut survivre dans l’eau environ 8 à 12 heures pendant lesquelles il doit pénétrer dans le corps mou d’un mollusque d’eau douce pour poursuivre son développement. A l’intérieur de ce mollusque, le miracidium se divise en une multitude de formes nouvelles, les cercaires, qui s’échappent du mollusque par milliers pour passer dans l’eau. Après avoir quitté le mollusque, les cercaires à queue fourchue (furcocercaire) peuvent vivre pendant 48 heures au maximum, mais pour poursuivre leur développement, elles doivent pénétrer dans le corps humain.

Quand l’individu est atteint, la moitié des œufs du vers sont évacués dans les urines (bilharziose uro-génitale) ou dans les selles (bilharziose intestinale) ; l’autre reste dans l’organisme où les œufs provoquent des lésions sur des organes importants.

Schistosoma haematobium est un parasite strictement humain. L’homme  parasité en est le seul  réservoir. L’homme est aussi le principal hôte de Schistosoma mansoni, mais il y a aussi les autres  mammifères qui peuvent en être infectés transitoirement.

L’homme est sans nul doute la principale proie du parasite qui ne fait que transiter chez le mollusque.

 

ADS : Apres guérison de cette maladie, peut-on l’avoir a nouveau ?

 Dr. B. Ndao : Malheureusement, l’homme ne développe pas d’immunité naturelle quel que soit sa race, son sexe ou son âge vis-à-vis des espèces de la bilharziose. En zone d’endémicité élevée, il semble que puisse apparaître chez les sujets infectés une immunité acquise vis-à-vis des espèces bilharziennes humaines. Cette immunité présente les caractères propres aux immunités parasitaires, c'est-à-dire qu’elle est longue à acquérir, qu’elle n’est jamais complète (semi immunité) et qu’elle nécessite d’être entretenue par des surinfections ou par la présence du parasite dans l’organisme (prémunition). Dans le cas de la schistosomiase, elle est connue sous le nom d’immunité concomitante. Une immunité acquise s’installe chez les groupes d’âge de plus de vingt ans avec une chute des charges parasitaires du fait également de la diminution du contact homme eau.

 

ADS : Revenons un peu en arrière Dr. Ndao. Vous avez mentionné des taux très élevés de cette maladie dans certaines régions du Sénégal, quels sont les éléments qui expliquent cela ?

Dr. B. Ndao: Les causes permettant l’existence et le maintien de l’endémie de la bilharziose sont d’ordre :

  1. Ecologique par l’existence de collections d’eau douce naturelle hébergeant les mollusques.
  2. Climatique  avec les températures de l’eau supérieures à 25°C permettant le développement du parasitaire,
  3. Socio-économique lié aux activités domestiques et professionnelles qui favorisent les contacts homme- eau.

ADS : Donc la racine du problème se trouve autour de l’eau ! Dr. Ndao, comment savoir si on a la bilharziose ou bien quels sont les signes qui devraient alerter la personne ?

Dr. B. Ndao: Une personne qui a la bilharziose urinaire  va commencer par avoir des signes sur la peau parce que c’est le lieu d’entrée des larves. Cela peut causer une irritation, cela peut gratter  voire former une réaction allergique sur la peau ou bien cette phase peut passer inaperçue aussi. Apres cela, les larves vont migrer partout dans le corps et cela va causer des phénomènes allergiques sur la peau, de la fièvre, des sueurs et des maux de tête. Cette phase marque la réaction du corps humain face à l’ennemi qui est en train de prendre place. Elle  dure 4 à 5 semaines.

Un mois après cette phase, le malade commence à avoir les signes urinaires avec la ponte des œufs dans la vessie, l’uretère, ou dans les organes génitaux. Les signes urinaires se manifestent par la douleur associée à l’acte même d’urine, la personne aura tendance à uriner fréquemment la nuit comme le jour et à avoir des douleurs au niveau du bas ventre surtout au moment d’uriner. A cela s’ajoute un saignement qui se manifeste vers la fin des urines (hématurie terminale).

A la différence de la bilharziose urinaire, le malade qui à la forme intestinale  va avoir de la diarrhée à la place des urines douloureuses. Les selles sont fréquentes,  parfois même franchement liquides, ou avec glaires et du sang et dans certains cas cela ressemble à de la dysenterie. Le malade peut avoir des douleurs abdominales.

Dans tous les cas, le malade peut continuer à avoir les symptômes et apparaitre en bon état.  La gravité de cette parasitose reste liée aux complications qui sont :

  • dans la forme urinaires, ce que l’on appelle la surinfection cette fois ci avec une bactérie, les calculs rénaux.  Le malade peut avoir aussi une infection chronique et cela peut même évoluer vers le cancer des voies urinaires. C’est la complication la plus redoutée.  Chez les femmes, elles peuvent avoir des infections des organes de la reproduction causant la stérilité et les grossesses qui se développent en dehors de l’utérus, dans l’abdomen par exemple.
  • dans la bilharziose intestinale les complications se font plus au niveau du foie et la rate tous les deux des organes de l’abdomen. Les œufs vont boucher les conduits vasculaires dans ce cas les veines.

 

« Les enfants….peuvent aussi avoir une baisse du rendement scolaire et un retard de croissance. »

 

ADS : Et les enfants, sont ils autant affectés ?

Dr. B. Ndao : L’enfance constitue une période de prédilection de la contamination.  Quand les enfants sont atteints, ils peuvent avoir des anémies sévères surtout s’ils étaient déjà malnutris. Par conséquent, ils peuvent aussi avoir une baisse du rendement scolaire et un retard de croissance.

 

ADS : Dr. Ndao, les maladies infectieuses sont comme les voleurs, il faut les attraper la main dans le sac. Comment prouver qu’une personne a la bilharziose ?

Dr. B. Ndao : Le diagnostic consiste à détecter la présence des œufs du vers dans les urines et les selles, chercher le vers lui-même après le prélèvement d’urine et de selles fraichement émises et  soumis au laboratoire.  

 

« Il est mis gratuitement à la disposition des populations par le Programme National de Lutte contre les Bilharzioses lors des campagnes de traitement de masse. »

 

ADS : Dr. Ndao, peut-on guérir de cette maladie et comment éviter les re-contaminations?

Dr. B. Ndao : Sur le plan du traitement, le Praziquantel reste le médicament de choix. Il est efficace sur toutes les espèces de schistosomes parasites de l’homme. Il est généralement bien toléré et disponible au Sénégal. Il est mis gratuitement à la disposition des populations par le Programme National de Lutte contre les Bilharzioses lors des campagnes de traitement de masse. Le taux de guérison est en général supérieur à 90%. Il s’apprécie trois mois après le traitement par la disparition des oeufs dans les prélèvements.

Dans nos pays à moyens limités, insistons sur la prévention. Pour faire la prévention contre les bilharzioses, on dispose de deux possibilités :

  1. L’éducation sanitaire des villageois  Les agents de santé communautaire assurent des réunions régulières de sensibilisation  avec démonstration et illustration du cycle parasitaire (jeu de cartes, vidéos, récolte et observation des mollusques vivants) auprès des villageois intrigués et attentifs.
  2. Et éviter la contamination des eaux (par les mollusques vecteurs ou les parasites). Cela revient à éliminer les mollusques qui assurent la multiplication (illusoire en raison de leur grande prolificité et de la multiplicité des biotopes). Certains espèces ne survivent que dans les collections d’eau permanentes, alors d’autres peuvent s’enfoncer dans les fissures du sol jusqu’à 1 mètre de profondeur pour réapparaître dès les premières pluies. Le contact avec l’eau n’étant pas contournable, on doit éviter de la contaminer par les selles ou les urines). Dans le cas des bilharzioses, le moyen le plus simple et le plus économique d’empêcher la dissémination des agents pathogènes par les excréments est de réaliser des latrines pour couper la route au parasite.

ADS : ADS est une page conçue pour le public mais nous sommes fortunés d’être lus aussi par des professionnels de la santé qui évoluent dans divers secteurs de la médecine. Nous allons donc être très techniques pour répondre à ces 2 questions du Dr. Seydina Diagne qui voulait savoir si la bilharziose fait des complications rénales et hépatiques.

Dr. B. Ndao : L'atteinte rénale survient dans 12 à 15% des bilharzioses intestinales qui sont causées par S mansoni et se manifeste par une glomérulo-néphrite mésangiale à dépôts d' IgA ou membranoproliférative. Cette atteinte rénale est la conséquence d'une réponse immune et inflammatoire à la suite du dépôt dans les glomérules rénaux d'immuns complexes générés par le pouvoir antigènes des parasites. Elle est révélée par une protéinurie, voire un syndrome néphrotique et progresse vers une insuffisance rénale mal contrôlée par le traitement antiparasitaire car ses lésions évoluent pour leur propre compte.

Pour ce qui est de la bilharziose hépatique, elle est menacée par de nombreuses complications. L'hypertension portable domine le pronostic. Les hémorragies digestives par rupture de varices œsophagiennes ont ici classiquement une meilleure évolution initiale que chez les cirrhotiques en raison de l'absence d'insuffisance hépatocellulaire. Quoi qu'il en soit l'infection bilharzienne potentialise l'hépatopathie virale en prolongeant les phénomènes inflammatoires et en augmentant le risque de passage à la chronicité.

 

ADS : Dr. Diagne voulait aussi savoir les dernières nouvelles de la vaccination contre la bilharziose.

Dr. B. Ndao : Pour la démarche vaccinale, les premières étapes de l'élaboration d'un vaccin ont permis d'identifier les mécanismes effecteurs de l'immunité contre S mansoni. Le profil immunitaire est de type TH2 aboutissant à la production d'anticorps IgA et IgE dont le rôle protecteur est essentiel. L'antigéne cible de cette réponse effectrice est une enzyme de 28 kDa, une glutathion S transférase (Sm28GST). La reconnaissance par les IgE de cette protéine de surface déclenche une réaction de cytotoxique cellulaire provoquant la mort du schistosome. L'inhibition de l'activité enzymatique de la 28GST par les IgA est associée à une forte réduction de la fécondité parasitaire et de la viabilité des œufs pondus. Diverses expériences vaccinales ont montré une protection allant de 50 à 80% chez certains animaux. Ce mode d'action a récemment été confirmé dans des populations humaines. La Sm28GST représente à l'heure actuelle toujours le candidat vaccinal le plus prometteur.

 

ADS: Dr. Babacar Ndao, nous vous remercions d’avoir bien accepté de partager votre expertise sur la bilharziose au Senegal avec nous. Merci aussi de nous faire vivre a travers certaines de vos photos la réalité du terrain d’action de la lutte contre cette maladie.

 Dr. B. Ndao: C'est moi qui vous remercie pour cette belle initiative de la création de la page ADS.

 

 ADS : Vous pouvez laisser vos commentaires, questions et suggestions sur la page facebook de ADS pour le Dr. Babacar Ndao.  

 

Référence :

Sy I, Baldé Y, Ndao B et Al, les bilharzioses au Sénégal Oriental. Eur. j.water qual. 42(2011) 1-5

Carmoi T, Chevalier B, Debonne J.M, Klotz F, Bilharziose hépatique. Hépatologie, 7-030-A-10

Baldé Y, Etude de la prévalence et des déterminants des bilharzioses intestinale et urinaire dans le secteur de Ninéfécha. DES de Santé publique, ISED 2008

Ndao B. et Al. Peut-on vaincre les bilharzioses? Un exemple sénégalais. Communication orale sélectionnée pour les XIXe actualités Pharo 2013

1616 fois

bilharzioses, Sénégal,